Chasseurs de Jade

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 Prélude

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Ehrendil

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MessageSujet: Prélude   Mar 2 Sep - 19:14

La femme tira la chaise sans ménagement avant de s'asseoir, sans attendre d'y être invitée. L'homme, adossé à la banquette d’un vieux tissu taché, se contenta d'ouvrir les yeux. Sans même relever la tête, il prit le verre de rhum devant lui et le porta à ses lèvres.

Elle s'éclaircit légèrement la gorge, plus pour attirer son attention qu'autre chose. Elle n'était nullement à sa place. Ses vêtements, de pauvre facture, étaient trop neufs et son maintien trop guindé. A n'en pas douter, c'était bien la première fois qu'elle mettait les pieds dans une taverne aussi sordide que celle-ci. Les marins venus dépenser leurs soldes en ces lieux ne lui avaient guère prêté attention. Ils préféraient de loin les jeunes femmes plus dévêtues. Sa tenue, et le voile sombre qui entourait ses cheveux, ne donnaient guère envie de s'intéresser à celle qui se cachait dessous.

« Sieur... Grismantel ? »

L’interpellé leva légèrement la tête, son regard pers détaillant rapidement les traits de celle qui venait le trouver en ces lieux. La trentaine, elle avait un visage fin empreint d'une certaine beauté. Son regard sombre trahissait un mélange de souffrance et de détresse. Elle avait vraiment tout de l'agneau perdu. Surtout en ces lieux.

« Que me voulez-vous ?
- Vous ne vous souvenez sans doute pas de m...
- Judith. »

La jeune femme acquiesça du chef, lui adressant un sourire presque chaleureux tandis qu'il se frottait machinalement la barbe de plusieurs jours qui ornait son visage.

« Vous devez donc vous souvenir qu'Amelia et moi étions bonnes amies. Nous... partagions notamment certains intérêts communs.
- Vous comptez en venir au fait ? Ou ces lieux vous plaisent-ils tant ?
- Je... J'aurais un service à vous demander.
- Je m'en doutais quelque peu, vous savez. Donc... ? »

L'homme se resservit un verre, sans la quitter du regard. Elle se pencha légèrement dans sa direction, sa voix se faisant chuchotement.

« Eh bien, je me suis laissé dire que vous aviez de bons contacts en Ynystère et... qu'il vous arrivait d'importer certains biens... discrètement.
- Vous ne deviez pas en venir à ce qui vous amène ? »

Elle toussa légèrement, l'embarras lui montant aux joues en un rose des plus charmant.

« Mes amis et moi venons en aide à certaines personnes en difficulté. Tout comme le faisait Amélia, nous tentons de corriger certaines... injustices. »

Elle marqua une légère pause, comme pour entretenir un quelconque suspens. Voyant que son interlocuteur se contentait de l'observer, elle poursuivit.

« Nous avons un contact à Caernod qui pourrait nous fournir une cargaison de ressources essentielles à notre cause. Mais le transport est un problème, d'autant qu'il faudrait que la transaction se fasse... le plus discrètement possible.
- Combien ?
- Eh bien... nous n'avons que peu de moyens comme vous pouvez vous en douter. Juste de quoi couvrir vos frais je pense...
- Sans moi. »

Le visage harmonieux de la jeune nuienne se déforma légèrement sous le coup de la contrariété. Elle n'avait guère l'habitude d'essuyer des refus. Surtout si nets.

« Allons, réfléchissez. Vous avez là l'occasion de faire une bonne action... Songez aux vies que vous aiderez en faisant cela ?
- J'ai dit non.
- Amélia aurait...
- La ferme. »

Le ton était calme, posé. Mais la jeune femme recula vivement, apeurée par le regard de l'homme, dont les prunelles avaient à présent la dureté de l'acier.

- «Rangez vos tentatives de manipulation et vos beaux discours, et rentrez chez vous. Maintenant.»

- «Au final, il n'y a donc que l'or qui compte à vos yeux ?»

Les lèvres pincées, elle se releva sèchement, adressant un regard plein de mépris au mercenaire. Elle posa les mains sur le dossier de sa chaise, lui faisant face. Elle attendit quelques instants, espérant que ses derniers mots le toucheraient. En vain. Elle finit par se résigner et, tournant les talons, quitta la taverne d'un pas rapide.

Aerrion ne la suivit même pas du regard. Il se contenta de vider son verre, avant de le reposer sur la table dans un claquement sec. Puis il se cala contre le dossier de sa chaise, entreprenant de poursuivre sa sieste interrompue inopinément.

***

Une légère vibration sur la table le fit sortir de sa torpeur.

Ses yeux fatigués s’arrêtèrent sur une bourse de cuir, nouée d’une cordelette tressée,
qui venait d’être posée derrière la flasque de rhum.

Une silhouette longiligne, encapuchonnée, se tenait debout, masquant la petite table, tournant dos au reste de la pièce.

Par réflexe, Aerrion jeta un coup d’oeil à la main qui venait de déposer l’objet.
Une main fine, pas humaine, à la longueur des doigts et la forme des ongles.
«Un elfe» pensa-t-il immédiatement. «Dans ce bar crasseux ?»

La peau halée de son interlocuteur était surprenante - la plupart des elfes vivaient sous l’ombre protectrice d’arbres hauts comme des cathédrales - Probablement un voyageur. Ou alors quelque chose de plus louche, se dit-il en plissant les yeux, et rassemblant sa concentration.

Un chuchotement, alors que l’Elfe se penchait vers lui.
«Ceci devrait constituer une source de motivation plus... concrète.»

La diction était précise, ciselée, malgré les paroles prononcées à voix basse.

Le Nuien était sur le point de répondre qu’il ne travaillait pas pour les elfes,
mais le souvenir de son ardoise à rallonge dans ce bar lui fit marquer une pause avant de répondre.

«Tout dépend du travail demandé, Elfe. Et puis, qui vous a dit que je cherchais du travail ?»

L’Elfe ramassa d’un tour de main la bourse déposée plutôt sur la table, mais prit néanmoins une chaise et s’installa à sa table, avec des gestes posés.

«Ce Trimaran, que j’ai aperçu hier dans le port.. il semble avoir une carrière déjà bien avancée,
bien que certainement glorieuse, à n’en pas douter.
Quel dommage que son histoire soit suspendue à la fêlure qui orne l’une de ses coques...»

L’ironie n’était pas assez flagrante pour être relevé comme une insulte,
mais le mercenaire examina en détail son interlocuteur, recherchant une faille potentielle.
La lanière d’un luth ouvragé, barrant la cape émeraude de ce «grandes oreilles», lui en donna l’opportunité.

- «Je n’ai pas de temps à perdre avec un amuseur de foire, l’ami.»

- «J’aimerais n’être que cela, vraiment.» Le ton de l’elfe semblait amusé, sous sa capuche.
«Ma vie serait sans doute plus simple, et probablement plus longue.
Mais il se trouve que j’ai d’autres ambitions.  
Si de votre côté, par contre, vous n’en avez plus aucune, alors vous pouvez oublier cette conservation.
Et reprendre votre activité si.. productive.»

L’ancien Second émit un grognement vague, mais alors que l’elfe commençait à se relever, il l’arrêta en refermant l’espace entre la table et sa chaise avec son pied droit.

«Cet endroit est loin d’être le meilleur pour discuter affaires. Suivez-moi.»




Aerrion ressentit une hésitation chez l’elfe l’espace d’un instant, puis celui-ci lui emboîta le pas.
Après être sorti de la taverne portuaire, il s’engagea volontairement dans une ruelle étroite qui sentait le poisson, comme pour tester la détermination de l’étranger à faire affaire avec lui.

Le voyageur marqua un temps d’arrêt à l’entrée de l’impasse, jetant un coup d’oeil à gauche et à droite du carrefour, puis s’y engagea finalement, après avoir ajusté sur son dos un arc sculpté en ébène, vieilli par les intempéries.

S’accoudant sur une pile de vieux paniers à huîtres, desséchés et laissés à l’abandon jusqu’à la saison suivante, le Nuien dévisagea l’étranger, alors que celui-ci rabattait le capuchon de sa tunique.

Quelques traits marqués par les voyages et une fine balafre sur la joue gauche dénotait un parcours atypique, bien que sa chevelure ocre et des yeux verts clairs rappelaient des caractéristiques plus courantes de sa race.

«Ici, nous serons tranquille. Qui êtes-vous et que cherchez-vous ?».

«Ehrendil. Ehrendil Ketherys. Je cherche un navire capable de m’amener sur les Iles Brunes, à l’Est du  détroit du Naufragé.»

Aerrion, tout d’abord, sourit, incrédule. Puis il rit franchement, avant de se contenir, sans que l’autre en face ne change d’expression tout au long.

Le mercenaire prit enfin une grande inspiration. «Je pensais que vous plaisantiez, mais... en fait on dirait bien que non. Vous parlez des Îles situées à quelques milles des côtés Haraniennes ?»

«C’est tout à fait ça. On dirait que vous connaissez l’endroit, ce qui est déjà la preuve que je ne me suis pas trompé sur votre compte, au moins.»

«Pourquoi vous voulez aller là-bas ?»

«Ca, c’est mon affaire. Ce que contient cette bourse devrait suffire à ne pas aborder cette question.
Il s’agit d’y aller discrètement, de m’y laisser la nuit venue, puis de me récupérer à l’aube.»

L’Elfe dénoua d’un geste les cordons de la bourse, puis fit glisser une petite gemme bleutée dans le creux de sa main,  avant de la présenter au Nuien.


«Il y en a deux autres comme cela, vous pouvez vérifiez.
Trois pierres pour l’aller, et trois de plus au retour.
Je prends également à ma charge les réparations de votre Trimaran.»

Aerrion faisait rapidement des calculs, intérieurement.

Au pire, il larguerait l’elfe à distance, en profitant d’un brouillard ou d’un crépuscule sans lune.

Certes, si l’Elfe était capturé sur les Iles Brunes, il n’empocherait que la moitié de la mise.
Mais son Trimaran serait réparé avant le voyage. Et ça, c’était non-négligeable...

Le Nuien lui tendit une main ferme.
«Ca ne sera pas une traversée de tout repos, Elfe. J’espère que vous avez le pied marin, et le coeur solide.»

Ehrendil serra la main tendue, selon les coutumes Nuienne dont il était désormais familier.
«A défaut, j’accrocherais solidement mon pied à votre embarcation » lui dit-il en esquissant un léger sourire.

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Aerrion

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MessageSujet: Re: Prélude   Mer 24 Sep - 18:20

La pluie avait cessé de battre les flancs de la tour de Brûlesouffre, depuis quelques heures maintenant.
Mais le ciel n'en restait pas moins couvert, ce qui se révélait une bonne nouvelle. Nul astre ne venait éclairer cette nuit opaque, où les ténèbres seules régnaient en maîtresses absolues. L'Elfe progressait avec précaution. Chaque pas était instinctivement étudié pour émettre le moins de son possible. Il se coulait d'ombre en ombre, tout en restant aux aguets. En dépit de sa lente progression, il finit par arriver à la plage où il savait être attendu.

A l'abri d'un fourré, son regard émeraude étudia longuement le rivage en quête de l'humain avec qui il avait rendez-vous. Mais il n'y avait nulle trace du navire qui devait le ramener en lieu sûr, encore moins de celui qui le pilotait. Maudits humains. Il était impossible de se fier à eux. A n'en pas douter, Grismantel était reparti depuis belle lurette.

Un bruit proche éveilla toute l'attention d'Ehrendil. En un instant, son arc était passé de son dos à sa main et déjà une flèche était encochée, dans une économie de mouvements propre à sa race. Un autre craquement, plus proche cette fois. Finalement, le mercenaire avait du estimer qu'il aurait plus à gagner en vendant son passager aux locaux. Une telle trahison n'était guère étonnante, après tout, les Nuiens n’avaient pas la même conception de l’honneur que les Elfes...

Pourtant le choix de ce marin avait été mûrement réfléchi par le ménestrel. Les Elfes n'étaient guère à leur aise en haute mer, et l'ancien Second avait de réels talents de navigateur pour qui creusait quelque peu sous la surface. Un profil ô combien intéressant pour ses projets, d'autant que l'homme était réputé honorer ses contrats. Mais il aurait du savoir qu'il ne fallait pas se fier aux humains. Au mieux l'avait-il abandonné sur l'île, au pire vendu. Le mercenaire n'avait même pas du craindre pour sa renommée : après tout, les morts ne parlent pas.

Un mouvement capta son attention. Déjà, la pointe de la flèche était dardée sur sa cible. Un nuien, qui se mouvait discrètement dans sa direction. Mais pas assez. Son armure de cuir élimée et l’épée qu'il avait en main ne laissait guère de doute sur ses intentions. De toute façon, la Main Rouge infestait l’île et n’était pas vraiment réputée pour la qualité de son accueil. Le trait fila sans un bruit. La gorge traversée de part en part, l'homme n'émit pas le moindre son lorsqu'il s'effondra au sol. Déjà, l'Elfe avait encoché une nouvelle flèche tout en changeant de position pour éviter de se faire repérer.

Son œil aiguisé repéra un autre ennemi. Une nouvelle flèche mit un terme à l'existence du misérable. Toujours en mouvement, l’archer était concentré à l'extrême, tous ses sens tendus pour détecter ses adversaires. Alors qu’il pointait une nouvelle cible qui s’approchait dans sa direction, il sentit un bref souffle d'air derrière lui. Un choc sourd. Puis le néant…


*
* *



Son corps n'était plus que douleur. Pendu par les poignets, que de lourdes chaînes maintenaient fermement attachés au mur de pierre de la cellule, l'elfe n'en menait pas large. Les dernières heures écoulées étaient encore floues dans ses souvenirs. Les coups de fouet. Les seaux d'eau salé sur ses plaies. Et cette question. Elle revenait sans cesse dans la bouche de ses geôliers. Pourquoi avait-il traversé l'océan pour venir risquer sa peau d'Elfe sur cette île perdue ?

Les hommes de la Main Rouge semblaient déterminés à le faire parler quant aux raisons de sa présence. Imbéciles. La réponse se trouvait pourtant dans ses affaires... Mais ils n'avaient visiblement pas remarqué le journal de bord dont Ehrendil était venu s'emparer. Sans nul doute ne réalisaient ils pas sa véritable valeur...

Jusqu'à présent, le ménestrel était parvenu à ne pas parler. Mais ce n'était qu'une question de temps. Et de douleur…

Une clef joua dans la serrure. Les mâchoires de l'Elfe se contractèrent. Une nouvelle séance l'attendait. Tant qu'il ne leur dirait rien, il vivrait. Et tant qu'il vivrait, il aurait une chance de leur fausser compagnie. Faisant fi de la douleur, il se redressa légèrement, toisant de son regard émeraude celui qui entrait dans la cellule. De haute taille, l'homme était large d'épaules et se déplaçait avec une souplesse presque féline. Sa sombre capuche dissimulait ses traits dans l'ombre et ses épaules étaient couvertes d'une longue cape grise trempée au point d'évoquer une serpillière.

« Les autres fatiguaient déjà qu'ils aient besoin d'envoyer un nouveau pour jouer du fouet ? »

Le nuien rabattit sa capuche, révélant un léger sourire ironique. En dépit de sa surprise, les traits de l'Elfe demeurèrent de marbre.

« Grismantel. Je ne vous attendais plus. Je ne sais pas si vous avez remarqué, mais vous êtes légèrement en retard.
- Oui, vos nouveaux amis se sont révélés particulièrement... attachant. »

Tout en parlant, l'homme s'était approché. Tirant de petites tiges métalliques de sa ceinture, il crocheta rapidement les bracelets de fer qui cerclaient les fins poignets de l'Elfe. Enfin libre, celui-ci se serait écroulé si l'homme ne l'avait retenu.

« Laissez moi quelques instants... que je récupère.
- Prenez votre temps, ce n'est pas comme si nous risquions de voir débarquer les hommes de la Main Rouge. Un thé, peut être ?
- Je ne dirais pas non, mais ce serait trop léger pour vous. Auriez-vous par hasard vu où ils ont mis mes affaires ?
- En fait oui. Ils sont assez confiants dans leur main mise sur l'île pour les avoirs entreposé dans la cellule voisine. Mais tenez, buvez cela. Votre dos ne sera pas guéri, mais vous ne devriez plus sentir la douleur durant quelques heures. »

Le ménestrel prit la fiole que lui tendait le mercenaire, hochant la tête en guise de remerciement. Il la déboucha rapidement et ne put réprimer une grimace de dégoût lorsqu'il renifla son contenu. Lâchant un soupir, il la vida d'un trait sous l’œil goguenard de son « libérateur ».

« Cela ira. Allons y. »

L'elfe sortit de la cellule, Aerrion sur ses talons. Le couloir faiblement éclairé par des torchères disposées à intervalles réguliers était désert. Ils entrèrent dans la cellule que l'humain désigna. Ehrendil s'équipa rapidement. C'est à peine s'il sentit une légère douleur lorsque le tissu de sa chemise entra en contact avec les plaies que le fouet avait laissé sur son dos. La potion de l'ancien Second s'avérait des plus efficaces. Un léger sourire ourla ses lèvres lorsqu'il s'assura que le journal de bord se trouvait toujours dans sa besace. Empoignant son arc d'ébène, il fit signe à son compagnon qu'il était prêt. Hochant la tête, ce dernier regagna le couloir.

Ils avançaient rapidement, le marin les conduisant vers la sortie. Les corps étendus de deux gardes près de celle-ci ne laissa guère de doute à Ehrendil quant à la façon dont l'humain était parvenu jusqu'à lui. Une pluie battante les attendait. Le tonnerre grondait au loin. Décidément, les éléments semblaient être avec eux.

L'oeil exercé de l'Elfe repéra la menace. D'un coup d'épaule, il projeta Aerrion au sol. Un sifflement aigu, mais la flèche ne rencontra que le vide. Déjà, Ehrendil mettait en joue la Main Rouge qui venait de les prendre pour cible. Elle encochait une nouvelle flèche lorsque le trait de l'Elfe interrompit son geste. Et le fil de son existence. Grismantel se relevait déjà, tandis que des cris d'alarme émanaient du hameau sis à une centaine de mètres. Il désigna les collines proches, vers lesquelles ils se mirent à courir.

Deux gardes tentèrent de les arrêter. Délaissant son arc que la pluie battante rendait presque inutile, Ehrendil tira sa rapière de sa main gauche. Le mercenaire se volatilisa pour réapparaître dans le dos du second. Implacable, sa lame transperça le torse de l'homme. Son compagnon se jeta sur le ménestrel mais, bien plus rapide, l'Elfe se fendit en avant. La pointe de son arme traversa sans peine le cuir de l'armure, puis le cœur de l'homme. Ils reprirent aussitôt leur course à peine interrompue mais déjà de furieux aboiements et des cris leur indiquèrent qu'ils étaient talonnés de près.

La pluie martelait leur visage. Ils couraient à un rythme soutenu. Chaque pas les éloignait de leurs poursuivants. Et les rapprochait de la liberté. Ehrendil pila net. Son bras s'interposa devant Aerrion, le stoppant à son tour. Baissant les yeux, ce dernier vit alors l'abîme qui s'ouvrait à leurs pieds. Ils étaient parvenus en haut d'une falaise. Loin en contrebas, l'océan furieux frappait sans relâche la roche. Ils se retournèrent. Les silhouettes de leurs poursuivants, qu'ils distinguaient à peine à travers la pluie, se rapprochaient dangereusement. Progressant en demi-cercle, il leur bloquait toute chance de faire demi-tour. Et tout espoir de salut.

Les hommes de la Main Rouge ralentirent. Armes au poing, il s'approchaient à pas mesurés, désormais. Quelques rires fusèrent. Les chasseurs avaient acculé leurs proies. Une vingtaine contre deux, le résultat d'un combat ne laissait guère de doute. Le Nuien et l'Elfe échangèrent un long regard. Tous deux acquiescèrent. Un léger sourire entendu s'étira sur leurs lèvres. Ils s'inclinèrent légèrement en direction de leurs ennemis... avant de bondir dans le vide...

*
* *

La chute vertigineuse ne dura guère. Ils percèrent la surface des vagues, s'enfonçant rapidement dans l'eau. Un instant étourdis par la brutalité du choc, ils retrouvèrent presque aussitôt leurs esprits. D'une impulsion, ils se propulsèrent vers le haut. Une bouffée d'air salvatrice, avant qu'une vague ne les repousse vers les profondeurs. Aerrion tira l'elfe par le bras, lui désignant la direction opposés à celle des falaises. Le ménestrel acquiesça et ils se mirent à nager vigoureusement en direction du large, ne remontant à la surface que lorsque l'air vint à leur manquer.

Les vagues les mettaient toujours à mal, mais au moins ne risquaient ils plus de se voir projetés contre la falaise ou maintenus sous la surface par leur constant battage. Aerrion tira de sous son platsron de cuir un parchemin Dahuta, que la magie protégeait heureusent contre la fureur des éléments. Il lut rapidement celui-ci, faisant naître un portailleurs d'où sortit son navire.

L’Elfe et l’Humain grimpèrent agilement à bord du trimaran. Aerrion se précipita à la barre. Il actionna un levier. Divers cordages s’animèrent atour des poulies qu’il avait spécifiquement installé afin de pouvoir manœuvrer seul le navire. La voile grise se hissa rapidement le long du mât, se gonflant aussitôt sous le vent, entraînant le vaisseau sur les flots. Déjà, le bruit si caractéristique de Portailleurs parvenait à leurs oreilles : leurs poursuivants ne comptais visiblement pas lâcher l’affaire si facilement.

Un éclair transperça la nuit, illuminant les alentours. Deux trimarans aux voiles ornées du symbole de la Main Rouge s’élançaient derrière eux. L’Elfe plissa les paupières, tentant de mieux distinguer leurs poursuivants à travers l’épais rideau que formait la pluie battante.

Les trois navires filaient à vive allure, bravant fièrement les éléments en furie. Peu à peu, le trimaran d’Aerrion sembler distancer ses poursuivants. Soudain, la voix d’Ehrendil se fit entendre par-dessus le fracas des vagues et du tonnerre.
    « Des voiles ! A droite !
    - On dit à tribord » rétorqua machinalement le Nuien.
    « - C’est vraiment le moment de donner des cours de navigation ?! »

Semblant jaillir de nulle part, une jonque harani était sur le point de leur couper la route. D’une main, Grismantel fit tourner avec force et vivacité la roue du gouvernail. De l’autre, il actionna une manivelle. Les voiles se tendirent. Le navire vira de bord, tournant le dos au vaisseau de guerre et semblant soudain bondir en avant sur les vagues, gagnant encore en vitesse.
    « Ynystère, lâcha calmement le pilote.
    - On va pouvoir les distancer ?
    - J’hésite. Il faudrait lâcher un peu de lest. » Un sourire ironique éclaira les traits d’Aerrion. « Non, à la réflexion je préfère l’idée de votre règlement une fois à bon port.
    - Vous avez peut-être raison, ces gemmes pèsent si lourd après tout...»

Ils se regardèrent à travers la pluie battante, avant d’éclater de rire. Des rires qui furent presque aussitôt couverts par les canons de la Jonque d’Ynystère. De poursuivants, les trimarans de la Main Rouge étaient désormais devenu les proies…

Alors que les effets de la potion donnée par Aerrion s’estompaient, l’elfe enroula sa main autour d’une corde, luttant pour éviter de perdre conscience. Une fois au large, et la tempête s’éloignant, l’adrénaline ne parvint plus à compenser l’épuisement de son corps. Il sombra dans les limbes, essayant de maintenir serré contre lui, de manière un peu dérisoire, son sac. Et son si précieux contenu.



*
* *



La fureur de Dahuta semblait s’être apaisée tandis que le soleil pointait à l’horizon. L’océan était calme, presque paisible, le trimaran filant doucement sur les eaux. L’humain et l’elfe étaient assis, chacun d’un côté du navire, profitant de la caresse du soleil pour finir de sécher leurs vêtements détrempés. Tour à tour, ils buvaient le rhum de l’une des flasques d’Aerrion, qu’ils se lançaient d’un bord à l’autre avec la régularité d’un métronome.
    « J’espère que le jeu en valait la chandelle ? » finit par lâcher l’ancien second.

Ehrendil regarda l’humain longuement, semblant peser le pour et le contre. Finalement, il sourit et tira de sa besace un étui de cuir huilé. Il en défit soigneusement les attaches, avant de se pencher pour tendre au mercenaire son précieux contenu : un vieux journal de bord, étonnamment en bon état vu les circonstances.

Haussant un sourcil, l’homme s’en empara et entreprit de le feuilleter tandis que l’Elfe en profiter pour poursuivre sa dégustation. Le soleil était haut dans le ciel lorsque les yeux d’Aerrion s’écarquillèrent. Il termina rapidement la lecture du passage qui venait d’éveiller son intérêt.

    « Vous réalisez la valeur de ce journal ? »


L’Elfe ouvrit les yeux et s’étira longuement. Il interrompit brutalement son geste, une grimace de douleur déformant ses traits. Pleinement réveillé, il se contentant d’observer l’Humain sans répondre, une lueur moqueuse dansant dans ses prunelles émeraude.
    « Hmm. Au temps pour la stupidité de ma question. Que comptez-vous en faire ? Le vendre ? »

Habituellement terne, le regard d’Aerrion brillait d’une vive excitation.
    « Non… Si j’en crois le récit du marin qui servit à bord du navire dont vous tenez le journal de bord, leur Capitaine serait parvenu jusqu’aux rivages d’Auroria.
    - Oui, c’est ce que semblent indiquer les dernières notes qui furent rédigées.
    - Le vaisseau fut la proie de pirates durant le voyage de retour. Le Capitaine trouva la mort, de même que la plupart des membres de son équipage.
    - Ce qui rend les informations contenues dans ce journal d’autant plus précieuses. Mais cela ne me dit pas ce que vous souhaitez en faire ?
    - Eh bien… de vous à moi, je rêve de fouler la terre de nos ancêtres. J’aspire à explorer les vestiges de notre passé. Et, j’en suis persuadé, notre avenir se trouve là-bas. »

Aerrion lâcha un petit sifflement.
    « Rien que cela… Une telle expédition demanderait de sacrés moyens, vous en êtes conscient.
    - Certes. Voyez-vous, ma famille dispose de quelques terres exploitables et fermes dans la forêt de Gweonid. Nous sommes loin du compte, mais c’est un bon début.
    - Hmm…
    - Évidemment, il me faudra aussi divers talents. Un navigateur serait un atout précieux. Et vous semblez plutôt talentueux dans ce domaine.
    - Dois-je prendre cela pour une offre d’emploi ?
    - Plutôt… comme une proposition d’association, à vrai dire.
    - Voilà qui mérite réflexion…
    - Vraiment ? Je crois pourtant que vous connaissez déjà la réponse… »

Les deux hommes se regardèrent longuement. La méfiance du début avait cédé la place au respect et à une certaine complicité. Ils sourirent, tandis qu’Aerrion se redressait pour rependre la barre.
    « Alors cap sur Ezna, nous avons du travail… »

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MessageSujet: Re: Prélude   Dim 23 Nov - 19:22


Les deux compagnons patientaient en silence, assis dans d’imposants fauteuils recouverts de brocart bleu. Le luxueux petit salon était décoré avec goût et attestait de la passion de leurs hôtes pour les antiquités et l’exotisme. Les différents tableaux ornant les murs représentaient des navires, l’un affrontant l’ire d’une tempête, l’autre mouillant au large d’une île à la luxuriante végétation. Un troisième et dernier semblait en passe d’envoyer par le fond un vaisseau battant pavillon noir.

Les mises d’Ehrendil et d’Aerrion étaient impeccables, ce dernier semblant même avoir fait l’effort d’une visite chez le barbier. De légers cernes soulignaient toutefois son regard pers, et il semblait plongé dans ses pensées. Le ménestrel, quand à lui, observait les détails de la pièce avec soin, comme pour les graver dans sa mémoire. Une de ses manies habituelles, quand il entrait dans un lieu inconnu.Le tintement de la lourde horloge de chêne qui leur faisait face troubla le silence qui régnait dans la pièce. Un serviteur portant la livrée de la famille Noryette entra avant que le dernier coup ne retentisse. S’inclinant, il annonça que son maître était prêt à les recevoir.



Tous trois suivirent les couloirs du manoir jusqu’à pénétrer dans un vaste bureau dont les fenêtres offraient une magnifique vue sur les jardins. La décoration, sobre, trahissait là encore le goût marqué de l’occupant des lieux pour les expéditions maritimes. Ce dernier, affichant un sourire des plus chaleureux, se leva du fauteuil qui trônait derrière un magnifique bureau en bois exotique. L’Elfe et l’Humain marquèrent un léger temps d’arrêt en reconnaissant l’homme. Lui aussi semblait avoir fait un effort quant à son apparence. Rasé de près, il avait troqué son armure de cuir élimé contre la tenue des officiers de Marine de la famille Noryette. Différents détails avaient mis la puce à l’oreille des Chasseurs de Jade par le passé, mais ils n’avaient pas soupçonné jusque là l’influence réelle de celui qui s’était prétendu un simple agent de leur commanditaire. Sans laisser transparaître leur trouble, Ehrendil s’inclina légèrement tandis que son ami se contentait d’une bref hochement de tête en observant les insignes présents sur la veste de Trystan.
    « Commodore.
    - Aerrion, faites-moi le plaisir de continuer à m’appeler Trystan, voulez-vous ? Au moins lorsque nous sommes tous les trois. Avez-vous fait bon voyage ?
    - Les voyages par portail sont plus nettement sereins que ceux en mer.» répondit l’Elfe en souriant
    « C'est certain. Toutefois la route commerciale que nous vous avions chargé de mettre en place semble être un franc succès. Votre Confrérie gagne de plus en plus en notoriété... Ma famille vous est reconnaissante de la part des bénéfices que vous nous reversez, d’ailleurs. »


Aerrion inclina la tête, tandis qu’un fin sourire s’étirait sur les lèvres d'Ehrendil, qui reprit :
    « Tout comme nous vous sommes reconnaissants des terres que votre famille nous a accordé à Plongesable »
    - Toutefois, » poursuivit Aerrion, « la sécurité de cette route commerciale est pour l’heure difficile à assurer. Notre dernier voyage aux côtés de la Compagnie du Phoenix ne fut pas sans heurt, plusieurs jonques haraniennes ayant tenté de nous intercepter. »

Trystan rit doucement, avant de sourire de nouveau.



    « Vous ne perdez pas le Nord. Mais je vous en prie, asseyez-vous. »

Ils obtempérèrent, tandis que leur hôte emplissait deux verres de rhum et un verre d’absinthe. Il posa le dernier devant Ehrendil avant de s’asseoir à son tour, son verre en main. L'elfe leva un sourcil amusé. Le message était clair quant à sa connaissance de leurs habitudes, s’ils avaient eu un doute sur le sujet.
    « Je vous propose de trinquer à votre succès… et à ceci. »

Le Noryette se pencha par-dessus son bureau, tendant un document à Aerrion qui le prit avant de le parcourir.

    « Vous voici donc officiellement Corsaires des Deux Couronnes. » Trystan leva son verre, imité par ses convives. « A votre Confrérie.- Aux Chasseurs de Jade. », répondirent en chœur les deux compagnons.

Ils portèrent leurs verres aux lèvres, buvant une gorgée. Le Commodore reprit.

    « Lors de nos premiers échanges, Ehrendil, vous m'aviez précisé votre souhait d'avoir un comptoir à Ezna. »

L'intéressé hocha la tête, tandis que son interlocuteur poursuivait.

    « Toutefois, vous n'êtes pas sans savoir que les lois de notre Royaume limitent les non citoyens à ne demeurer en notre cité. Malgré l'influence de notre famille, c'est un point contre lequel nous ne pouvons agir... »

Les lèvres de l'Elfe se pincèrent légèrement, tandis qu'Aerrion acquiesçait du chef.

    « Toutefois... »

Un sourire amusé ourla ses lèvres alors que l'attention de ses invités semblait ravivée. Ses prunelles émeraudes pétillaient de malice.

    « Je crois avoir une solution. Aerrion... ou dois-je dire Grismantel ? »

Les mâchoires de l'intéressé se crispèrent un bref instant. Son compagnon le regarda, le sourcil levé. La tension dans le bureau était presque palpable. Le sourire de Trystan se fit plus... chaleureux.

    « N'ayez crainte. J'aime savoir avec qui je travaille, vous le comprendrez bien j'imagine. Et j'en ai appris suffisamment pour me faire une solide idée de vous deux... »

Le Noryette posa son regard sur Aerrion, jouant avec la chevalière qu'il portait à son annulaire gauche. Son interlocuteur baissa les yeux vers celle-ci, haussant un sourcil. L'Elfe suivait l'échange, intrigué. Malgré l'apparent calme de son compagnon, il sentait son trouble.

    « Au passage, je tenais à vous remercier. J'avoue que votre geste à l'encontre de cher Lorenzo avait vite fait le tour de la Cité, et a rabattu son caquet pour quelques temps... Quoi qu'il en soit, vous devinerez sans mal la véritable raison qui m'a poussé à légèrement augmenter votre récompense. Je ne m'étendrai pas sur les avantages pour vous... comme pour nous. Et je m'amuse d'avance à l'annonce de cette nomination... »

Ne comprenant guère où il voulait en venir, les deux Chasseurs de Jade observaient le Commodore, qui semblait prendre un malin plaisir à faire durer le suspense.

    « Il nous arrive parfois d'élever les Capitaines corsaires au rang de Chevaliers du Royaume... Et je trouve votre sobriquet fort à propos. Aerrion Grismantel, Chevalier des Deux Couronnes ? Il y a là une ironie des plus... intéressantes. »

Les deux compagnons se regardèrent, médusés. Narquois, Trystan posa deux documents près des Lettres de Marque.
« Je vous fais grâce du protocole, de la cérémonie et du baratin habituel. Je sais qu'ils vous passionnent à peu près autant que moi. Ce titre s'accompagne de terres à Ezna, face au port. Au pied des Piliers de l'Aurore... »
Réalisant à peine, Aerrion hoche la tête, lentement.

    « Merci, mais...
    - Non, Aerrion. Merci à vous... »

L'Elfe observait l'échange en retrait, se gardant d'une question sans doute trop inquisitrice. Il observait l'expression du commodore avec attention, des plus intrigués par ses paroles.

    « Sur ce messieurs, je crains de devoir mettre fin à cet entretien. J'essaierai de passer vous voir à Plongesable, j'ai cru comprendre que vous étiez de mieux en mieux installés... Évidemment... je passerai incognito. »

Les deux compagnons acquiescèrent, avant de prendre congé du Commodore, à la fois surpris et ravis du déroulement de l'entretien.

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